Cette journée du 2 juillet avait si bien commencé que jamais je n'aurais imaginé comment elle allait se terminer. Ou peut-être n'ai-je pas voulu imaginer.
Quand je suis arrivée, le soleil brillait, le château étincellait, le show se préparait, sur toutes les lèvres le mot "solidarité" se dessinait. Un petit détour par une allée annexe à l'entrée principale me permit de récupérer le fameux bracelet fluoré que je voyais briller à de nombreux poignets. Armée du "kit de survie" de tout fan qui se respecte (soit bouteille d'eau, stylo et autre appareil-photos) je me frayai avec ma petite taille et ma grande gueule un chemin vers le bonheur. A une trentaine de mètres de la scène dorée, j'élus domicile et patienta calmement pendant de longues et pourtant si courtes heures. Les artistes se succédaient et nous offraient du bonheur à l'état pur: The Cure, Muse, Noah, Shakira, Calogero mais toujours pas de Placebo.
Plus les minutes s'écoulaient telles les grains d'un sablier, plus je sentais mes espoirs s'envoler. 22heures. Il faut rentrer avant que le le dernier RER ne me passe sous le nez. Le coeur emprisonné dans sa cage thoraxique, je pris alors mes jambes à mon cou et m'enfuis au plus vite de cette ambiance euphorique. Tant bien que mal, je me trouvai une petite place dans le wagon bondé. Des groupes d'ados criaient, se racontaient leur merveilleuse journée; des étoiles étaient encore accrochées dans leur yeux depuis le passage sur scène de leur idole, à eux. Moi, mes stars, je les avais oubliées au beau milieu de 220 000 heureux. Elles étaient sûrement là-bas, quelque part en présence des trois archanges que depuis de longs mois je désirais voir. Et moi je ne pouvais que rester là, dans ce wagon entièrement déterioré par le poids des années. Mon compagnon d'infortune fût un vieil homme, arrivé devant moi d'on ne sait où, et qui, lui aussi, paraissait par la vie un tantinet dépassé. Au gré des stations, nous tentâmes de nous épauler. Le mot "frustration" semblait avoir été inventé pour l'occasion. Nous nous écoutions mais sans vraiment y prêter attention. Mais je le vis s'éloigner comme il était arrivé dans cette nuit qui me parût plus noire que toutes celles que j'avais déjà traversées. Puis je me retrouvais également projettée dans cette obscurité à attendre patiemment un taxi qui me ramènerait vers la réalité. Et c'est ainsi que quelques instants suivants Paris la dynamique se déployait sous mes regards mélancoliques. Le trajet me parût interminable; j'étais comme écartelée par des sentiments opposés l'un ne voulant être arraché à cette superbe journée, l'autre n'attendant que de finir cette épuisante soirée. Fatigue, frustration, déception, bonheur, mélancolie; tout cela fit qu'en cet instant je sentis que je n'avais plus que mes yeux pour pleurer. Les fines gouttes de malheur qui perlaient sur mes pommettes rougies par le froid commencèrent à se refléter sur la vitre du taxi. La radio, elle, distillait un vieux morceau jazzy qui collait parfaitement à mon état d'esprit.
23h30. Au moyen du peu de forces qui me restent, je cours dans l'escalier, actionne la clef, m'effondre sur un gros oreiller et me précipite sur le poste de TV. Et là, je me refais la journée avec la capture de tous les meilleurs moments. Je veille ainsi sans vraiment regarder, perdue dans mes pensées. Puis un long riff familier retentit sous mon nez. Je me rapproche encore plus de la TV. C'est comme s'ils étaient tout près. Stef menant sa ligne de basse impeccablement, Steve restant comme caché derrière ses caisses discrètement et Brian lançant des slogans de solidarité avec son charisme et sa voix métallique que nous aimons tant.
Et puis voilà, eux aussi finissent par être engloutis dans un "make poverty history"par la grande dame nocturne...qui enlève aussi au monde un enfant noir toutes les trois secondes.
Cléo