Ni de loin ni de près,mes yeux savent de moins en moins mesurer. Et c'est leurs unités qui s'enfoncent de plus en plus dans les abîmes de la négativité : -5.50 pour le gauche ; -4.75 pour le droit. Je n'arrive presque plus à apprécier ce que je vois. Pourquoi, alors que personne dans ma famille n'y a droit, moi, à mon âge, je dois supporter ça ? Je me sens tellement dépendante de ces quelques millimètres de verres déposés, appliqués sur chacune de mes cornées. Je suis de plus en plus enfermée dans ma cécité. A chaque fois que j'ôte les indispensables corrections, c'est comme si le monde qui m'apparaît désormais tel un gros oreiller ne cherchait qu'à doucement mais sûrement m'étouffer. La traîtresse obscurité chaque jour toujours plus inexorablement se glisse dans mes prunelles désespérées. Et quand j'ouvre les yeux, c'est en eux qu'il pleut. Un jour eux vont définitivement se couper de l'altérité et en ce jour, je le sais, ils ne me serviront plus qu'à pleurer. Inlassablement, de plus en plus souvent, fréquemment, je me noie dans les larmes qui bientôt deviendront me seules armes : car oui aujourd'hui je suis définitivement condamnée à supporter la pitié que cette infirmité va inspirer.
« tu l'as bien mérité »
Je ne distingue même plus quelque visage ou paysage ; prisonnière de mes mirages...
« si je perds la vue, je n'aurai plus envie de vie »
*j'ai 18 ans et des yeux en verre blanc*


